Des jacméliens luttent pour l’intégration des personnes en situation d’handicap

Le coordonnateur de l’organisation des non-voyants du Sud-est, Benan Bayard, n’est pas né non voyant, il l’est devenu. « Je suis devenu non voyant à 24 ans. J’étais chef de sécurité à Assurance international au Canapé Vert. Le 4 Juillet 1997 un bandit armé a attaqué le bureau et m’a mis une balle au coin de l’œil gauche. Heureusement la balle n’a pas fait trop de dégât. J’ai été transporté d’urgence à l’hôpital général, puis à l’Ofatma. Six mois plus tard je me suis rendu à Cuba pour me faire opérer à nouveau. Les médecins m’ont sauvé la vie, mais pas la vue… », raconte Bayard. Le chef de sécurité qui rêvait de devenir pasteur et ingénieur a vu sa vie basculer en un rien de temps. Il a dû apprendre à accepter sa nouvelle condition de vie. Des années plus tard, sous le coup d’une inspiration, il a trouvé sa nouvelle voie : le marketing.

Depuis quelques années, il vit à cheval entre Jacmel et Port-au-Prince. Il roule sa bosse avec philosophie dans un milieu où le handicap est une contrainte à l’épanouissement de la personne. A la seule force de son poignet, il élève deux enfants et trouve du temps pour s’investir corps et âme dans la lutte pour l’émancipation des personnes en situation de handicap. En quoi consiste le marketing pour Bayard? L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Dès quatre heures du matin, il se lance sur les routes, valise remplie d’une panoplie de médicaments. A côté de tous ses remèdes qui guérissent tout, un éventail de produits cosmétiques, surtout ceux qui éclaircissent la peau. « Je me lève tous les matins pour me préparer et prier. Et à 4h du matin je sors pour prendre le premier bus et aborder mes premiers clients ». Mais pourquoi ce Jacmélien a jeté son dévolu sur Port-au-Prince et d’autres villes du département de l’Ouest? Il est rationnel. « Dans la capitale, on est mieux protégé que dans les villes de province », constate-t-il. Depuis lors on le retrouve constamment sur les circuits de Gérald Bataille-Croix-des-Bouquet ou Croix-des Bouquets–Fond Parisien. « Je suis plus à l’aise et plus libres dans les rues de la capitale qu’à Jacmel. A Port-au-Prince quand je lève ma canne, les chauffeurs s’arrêtent pour me laisser passer. Les piétons m’aident aussi. A Jacmel, c’est tout à fait différent. Tout koukou klere pou je w », dit-il sans tomber dans l’angélisme. A côté de cette disposition de bons samaritains qu’il croise sur son chemin, il se plaint que « les bâtiments à Port-au-Prince, même les plus récents ne sont pas adaptés à la situation des handicapés, or depuis le 13 mars 2012, le Sénat haïtien a voté la loi portant sur l’intégration des personnes handicapées ». Même son de cloche pour le président d’Action commune pour l’Encadrement des handicapés (ACCENH), Eder Roméus. Artiste-peintre, producteur, musicien et ingénieur de son, de son état, il fait plusieurs métiers pour vivre. Roméus est remarquable dans la ville. Ses membres inférieurs sont atrophiés, ce qui l’oblige à se déplacer avec des béquilles. Frappé de poliomyélite, dès l’âge de trois ans, il a appris de très tôt à supporter le regard moqueur des gens et leurs dures paroles qui meurtrissent le cœur. « Dans les lieux publics, on nous prend parfois pour des tarés, des intrus. Souvent les gens nous disent sa kokobe sa pèdi la? » L’exemple le plus frappant qu’il a pris est révélateur de climat stigmatisant qui pèse sur les handicapés à Jacmel. « J’habite à la rue Massillon Coicou. Hier, je sors de chez moi. Je remarque un enfant qui pleure en courant. Une demoiselle avec qui j’ai l’habitude de discuter le poursuit. Je questionne la demoiselle sur la raison de la tristesse de l’enfant, elle me répond sans ménagement : il pleure parce qu’il a peur de toi », raconte Bayard, la mine renfrognée. Eder Roméus est utilisé à dessein comme un épouvantail. De même qu’au temps de la dictature des Duvalier, on disait aux enfants, « Si ou pa manje makout la ap vin pran w » (Si tu ne manges pas le tonton makout viendra t’arrêter », la demoiselle dit à l’enfant : « Si w pa manje kokobe sou beki a ap vin devore w » Les deux handicapés, Bayard et Edner rêvent d’une société plus juste où chacun est respecté pour sa juste valeur. « Il n’y a pas de kokobe ou de personne valide. Tout moun se mou. Tout moun gen dwa; tout moun bezwen respè ak lanmou pou l ka rale souf nan sosyete a », dit Edner. (Il n’y a pas de handicapé ou de personne valide toute personne est une personne. Tout le monde a des droits; tout le monde a besoin de respect et de l’amour pour vivre mieux dans une société) Pour qu’un nouveau jour se lève dans sa communauté, Bayard s’implique dans la sensibilisation. Il anime tous les mardis une émission sur les ondes de radio du Peuple à Jacmel. Il organise des rencontres avec les leaders communautaires. Bayard Benan de l’Organisation des non-voyants du sud-est (ONOVOSE), Eder Roméus, de l’Action commune pour l’encadrement des handicapés (ACCENH) et Jean Joseph Forgeas de Réseau associatif national pour l’intégration des personnes handicapées (RANIPH) reconnaissent que l’État haïtien a posé des actions concrètes pour protéger et intégrer les personnes à mobilité réduite, comme la création en 2007 du bureau du Secrétaire d’état pour l’intégration des personnes handicapées, la ratification de la loi portant sur l’intégration des personnes handicapées est votée au Sénat en mars 2012, cependant ils encouragent l’État a œuvrer pour le respect et l’application de ces lois dans la société. Selon Obnel ELEAZARD, manager du Programme de plaidoyer et de renforcement de capacités?au CBM, qui lui citait l’Organisation mondiale de la Santé : « 10% de la population haïtienne, et 15 % de la population mondiale vivent actuellement en situation d’handicap. 150 millions d’enfants (moins de 18 ans) vivent avec un handicap d’après les données datant de 2005 de l’UNICEF. » Plus loin, il a indiqué que « pour la Banque mondiale, 82% des personnes handicapées dans les pays en développement vivent en dessous du seuil de pauvreté. » La lutte pour l’intégration et le respect des droits des personnes en situation d`handicap doit concerner tout le monde. L’histoire d’Eder Roméus et Bayard Benan doit nous interpeller. Ces derniers ne sont pas nés avec leur déficience.

Ancion Pierre Paul

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